Soutenance de thèse : François-Xavier Faucounau

lundi 12 octobre à 09h20 – Campus EHESS Marseille – Centre de la Vieille Charité

Kastom and Mani: Articulation et hiérarchisation des activités marchandes et des pratiques coutumières à Selau, Bougainville, Papouasie-Nouvelle Guinée

 

Jury Members

  • Chris Ballard, ANU, directeur de thèse
  • Pei-Yi Guo, Academia Sinica, examinatrice
  • James Leach, CNRS, directeur de thèse
  • Anita von Poser, Martin Luther University Halle-Wittenberg, rapporteure
  • Knut Rio, University of Bergen, rapporteur
  • Valeria Siniscalchi, EHESS, présidente

 

La capacité d’accueil de la salle étant limitée, l’accès se fera sur inscription uniquement : fx.faucounau@ehess.fr

Abstract

Cette thèse d’anthropologie examine la manière dont l’économie marchande est articulée à la fabrique du social à Selau, une péninsule située à l’extrémité septentrionale de l’île de Bougainville en Papouasie-Nouvelle-Guinée. Cette fabrique du social correspond à ce que les habitants de Selau appellent kastom en tok pisin (la langue véhiculaire de Papouasie-Nouvelle-Guinée) ou marokoto tora dans la langue vernaculaire. La kastom renvoie à un ensemble de pratiques, notamment cérémonielles, qui concourent à manifester, établir ou raffermir des relations sociales, i.e. des relations intra- et inter-lignagères. Autrement dit, la kastom désigne la façon dont les habitants de Selau font société.
À Selau, il est courant d’entendre que ces pratiques coutumières seraient en train de disparaître et qu’elles s’opposeraient aux pasin bilong mani, aux « manières de l’argent », ou à « l’époque de l’argent » (taim bilong mani) ou encore aux « manières des blancs » (pasin bilong ol waitman). Là se trouve un paradoxe. En effet, les pratiques coutumières demeurent prépondérantes et ne sont en rien moribondes. De plus, les rituels qui forment l’essentiel de cette kastom dépendent des pratiques marchandes qui sont centrales dans l’économie de la presqu’île. Dès lors, comment comprendre ces discours énonçant l’estompement des pratiques coutumières et l’antagonisme entre ces dernières et les « manières de l’argent » ?
L’analyse de l’articulation entre les activités marchandes et la kastom vise à répondre à cette question. Elle permet de comprendre que ces discours ne sont pas descriptifs mais normatifs. Ils ne décrivent pas une transformation sociale en cours. Ils ne désignent pas plus une incompatibilité entre l’économie marchande et la manière dont les habitants de Selau font société, mais ils expriment un attachement à une hiérarchie de finalités, dans laquelle les pratiques coutumières occupent la première place. La kastom est la finalité première, mais pas unique, des activités lucratives.
Les discours sur la perte de la kastom ou son opposition aux pasin bilong mani révèlent la crainte d’une inversion hiérarchique et d’une dévalorisation des pratiques qui sont aujourd’hui le fondement des relations sociales. Or, cette inversion n’est possible que si le fondement de la fabrique du social change. Ainsi, à rebours de la littérature ayant traité de la kastom parmi d’autres populations de Mélanésie et, plus largement, du Pacifique, cette thèse suggère que ce n’est pas l’asocialité supposée inhérente aux pratiques marchandes qui menace la manière de faire société à Selau. Ce qui s’y oppose est un autre mode de constitution des relations sociales, par exemple l’État.
Cette ethnographie de la population de Selau contribue à revisiter des notions clefs de l’anthropologie économique, en particulier celles de don et d’échange marchand. Ceux-ci sont appréhendés à partir de leurs finalités. Le don vise d’abord à modifier un état relationnel. Les choses données y sont des catalyseurs de sens. L’échange, quant à lui, se contente de transformer des droits sur les choses et n’a pas pour but d’altérer l’état relationnel des protagonistes. Cette distinction analytique permet de formuler une théorie explicative de la hiérarchie de finalités à Selau. Elle suppose d’abord que le don est l’acte qui permet par excellence d’établir, de maintenir ou de renforcer des relations sociales. Elle pose en outre que les relations sociales sont nécessaires à la réalisation d’un commerce. En conséquence, dans les situations où les relations sociales doivent être continuellement entretenues et stabilisées, dans une situation sans État, alors, une économie principalement marchande aura pour finalité première la réalisation de dons, contribuant ainsi au maintien des relations sociales qui lui sont indispensables. L’ethnographie de Selau fonde et illustre cette proposition théorique.