Intervention d’Isabelle Merle au colloque « La souveraineté en question(s) : les nouvelles formes de gouvernance en Océanie »

9 au 11 mars 2026
Université de la Polynésie française/GDI/MSHP/EASTCO–CREDO/AMU/CNRS/EHESS

A l’épreuve du dossier calédonien : retour sur les fondamentaux du double mandat présidentiel d’Emmanuel Macron (2017-2026)

 

Abstract :

Alors que nous arrivons au terme du double mandat de la présidence d’Emmanuel Macron (2017-2027), nous voudrions tenter de dresser un premier bilan de la stratégie adoptée à l’égard de la Nouvelle-Calédonie qui semble aujourd’hui s’enliser dans des manœuvres politiques rendant de plus en plus illisible la ligne adoptée par l’État français. L’impasse politique dans laquelle la Nouvelle-Calédonie se trouve, est-elle le résultat de maladresses, d’une méconnaissance de l’histoire ou d’un péché d’orgueil comme on a pu l’affirmer ? Est-elle le résultat de l’influence d’une droite locale sur des représentants de l’État et Emmanuel Macron en tout premier lieu qui n’auraient su y résister ? Ou est-elle, au contraire le résultat de choix politiques et stratégiques pris et assumés dès 2018, au moment où le président Macron adhère au projet géo-stratégique de l’Indo Pacifique dont les territoires ultra marins sont des « points d’appui » essentiels ? De ces choix politiques et stratégiques initiaux découlerait une série de décisions poussant toujours dans le même sens avec persistance et obstination jusqu’à aujourd’hui pour maintenir coûte que coûte la Nouvelle-Calédonie dans la République française avec l’inflexion assumée d’une partialité de l’État en faveur des non indépendantistes.
C’est cette troisième hypothèse que je privilégierais et au risque de revenir sur des éléments bien connus, il me semble important d’opérer un pas de côté par rapport à une actualité dense faites d’annonces quasi journalières pour tenter de revenir sur les lignes de force cohérentes au fond qui constituent la colonne vertébrale d’une pensée politique française fondamentalement rétive à l’idée de décolonisation, oublieuse du passé et prête à manipuler les mots de la démocratie pour défendre, en Nouvelle-Calédonie en particulier, la souveraineté française et une certaine idée de la France.

 

 

I- Le choix géostratégique de l’indo-pacifique ou une présence française redynamisée dans le Pacifique qui rend les POM essentiels en tant que points d’appui
a. 2018 : l’adhésion à l’IndoPacifique, une nouvelle doctrine géostratégique, dans l’enthousiasme et la confiance

 

Le concept d’Indo-Pacifique a été utilisé pour la première fois par le 1er ministre japonais, Shinzo Abe, en 2007. On parlait auparavant de l’espace Pacifique, de l’Asie Pacifique mais pas d’Indo Pacifique.
Le Japon cherche alors à se rapprocher de l’Inde, conscient que la Chine devient une menace et élabore une stratégie géostratégique à la confluence des deux océans indiens et pacifique, pour la promotion d’un continuum économique et sécuritaire entre l’Inde et le Japon et d’une intégration croissante de ces deux océans via des routes maritimes clés. Ce concept est ensuite relayé par les Etats Unis pour la même raison : comment contrer l’influence chinoise. Les Etats Unis créent le QUAD en 2007, une alliance informelle entre les 4 grands de l’Indopacifique : le Japon, l’inde, l’Australie et les Etats-Unis. Considérant les nombreuses bases militaires dont ils disposent dans le Pacifique, leur approche indopacifique reprise sous la première administration Trump est concentrée sur l’espace que couvre leur commandement militaire.
En revanche, le Japon a une vision maximaliste de l’espace indopacifique de la côte est de l’Afrique jusqu’aux côtes du continent américain.
Selon cette vision maximaliste de l’indopacifique, celui-ci devient l’épicentre géo-économique mondiale, recouvrant une région qui produit 60% du PIB mondial avec des flux intenses de circulation maritimes et des poids lourds tels que la Chine, l’Inde, l’Indonésie, le Japon ou la Corée du sud.

 

L’Europe est absente de cette espace indo-pacifique sauf sous forme d’alliances particulières comme la Grande-Bretagne dans l’AUKUS avec les Etats-Unis et l’Australie qui nous rappelle l’affaire du contrat des sous-marins (L’Australie avait décidé d’acheter des sous-marins Naval Group à cette entreprise française performante et finalement, l’Australie a cassé ce contrat au profit d’un autre contrat passé avec à la fois les États-Unis et la Grande-Bretagne en passant de sous-marins classiques à des sous-marins nucléaires.)

 

A l’exception d’une seule puissance : la France et la présence de ses territoires ultramarins.

Jusqu’à l’arrivée d’Emmanuel Macron en 2017, on parlait au niveau diplomatique de l’Asie Pacifique qui n’englobait pas l’Océan Indien. Les territoires ultra-marins du Pacifique acquis dans les grandes compétitions des puissances coloniales dans la seconde moitié du XIXe siècle n’avaient retrouvé une certaine importance qu’à partir des années 1960 avec le boum du nickel en Nouvelle-Calédonie et surtout le déplacement des essais nucléaires du Sahara algérien vers la Polynésie française jusqu’en 1995.

 

En 2018, un an seulement après son élection, Emmanuel Macron décide d’inscrire la France dans la stratégie indopacifique dans un discours qu’il donne sur la base navale de Sydney et dont il reprend la teneur en Nouvelle-Calédonie quelques jours après au théâtre de l’île.

« La France » affirme-t-il devant les Australiens puis les Calédoniens, « est une grande puissance de l’indopacifique à travers tous ses territoires. La Nouvelle-Calédonie, Wallis et Futuna, la Polynésie française mais aussi Mayotte, la Réunion, les terres australes et antartiques françaises viennent soutenir ce projet, tous ces territoires de la France à travers les mers, c’est la France plus grande qu’elle-même ».
La vision de l’indopacifique est maximaliste comme celle du Japon et ce grâce aux territoires que la France possède dans l’océan indien comme dans l’océan pacifique.

 

Ces territoires sont essentiels car grâce à eux, la France possède la deuxième zone exclusive économique (ZEE) maritime la plus vaste du monde de 9 millions de km2. Elle est le seul pays européen à pouvoir se prévaloir d’être une puissance territoriale dans le Pacifique. Elle entretient des forces de souverainetés avec 8000 hommes et femmes stationnés, 12 navires et 40 aéronefs. 1,6 millions de ressortissants français résident sur ces territoires sous souveraineté française.

 

L’indopacifique, selon Macron, est au cœur du projet français, « Je crois à l’axe indopacifique, je crois à cette stratégie nouvelle qui nous devons porter et qui doit se trouver au cœur de notre ambition collective ». (2018)
Cette stratégie nouvelle, il y tient et la soutient en 2022 comme en témoigne le document stratégique publié par le gouvernement, et pousse l’Union Européenne sous la présidence tournante de la France de l’adopter. Il la soutient encore fermement en 2025 lors du Forum de sécurité de l’Indopacifique, le Shangri-La dialogue organisé à Singapour où il est l’invité d’honneur.
Les lignes de force n’ont pas bougé.
« Pays de l’Indopacifique à part entière, la France veut également être une puissance stabilisatrice, qui porte les valeurs de liberté et de respect du droit. Notre ambition est d’apporter des solutions aux défis sécuritaires, économiques, sanitaires, climatiques et environnementaux auxquels les pays de la zone sont confrontés. »
Contre l’hégémonie de la Chine mais sans fermer la porte aux logiques commerciaux, la France entend jouer pleinement son rôle de puissance régionale en tissant des alliances et des partenariats toute en affirmant son autonomie stratégique face à la puissance américaine en particulier.

 

C’est ce programme ambitieux que développe Emmanuel Macron en 2018 devant des Calédoniens ébahis en promettant une ambition commerciale « pour faire davantage […] de l’agriculture à la pêche en passant par l’industrie, de faire de la Nouvelle-Calédonie un territoire exportateur dans cette région comme vers l’Europe ou d’autres régions du globe », c’est la promesse du développement du tourisme, des énergies la biomasse et les énergies marines pour tendre vers une souveraineté énergétique. Il y a bien sûr le défi climatique et la défense de la biodiversité. Et sur tous ces sujets, il y a une part de l’avenir de notre jeunesse calédonienne qui se joue.

 

L’heure est à l’ambition et à l’enthousiasme mais aussi à l’attention portée à l’héritage de la colonisation qu’il dénonce alors, à la reconnaissance des souffrances endurées par le peuple Kanak, on sent dans ce discours de 2018, l’inspiration généreuse du préambule de l’Accord de Nouméa.

L’heure est aussi à la confiance car en 2018, à 6 mois du premier référendum d’autodétermination, l’Etat et les Loyalistes sont persuadés que le Non à l’indépendance l’emporte à plus de 70%. Le discours indopacifique doit emporter la population vers la promesse d’un développement heureux capable de cautériser les plaies du passé. Emmanuel Macron promet qu’il ne prendra pas parti dans ce référendum pour une question posé aux seuls calédoniens mais il ne peut s’empêcher de donner son opinion :

 

« Ce que je peux vous dire du fond du cœur et en tant que Président de la République, c’est que la France ne serait pas la même sans la Nouvelle-Calédonie. » « La France serait moins belle sans la Nouvelle-Calédonie ».
La phrase est restée célèbre et elle dit tout de la position du Président. Dans son vaste plan indopacifique, la Nouvelle-Calédonie comme les autres territoires ultra-marins sont des « points d’appui » essentiels qui font de la France, une puissance territorialisée dans le Pacifique. La Nouvelle-Calédonie fonde une part de la légitimité de la France en tant que nation indopacifique. A six mois du premier référendum, il est évident pour le président qu’elle doit rester française et que l’indépendance n’est pas une option envisageable ou envisagée.

 


b- Le choc et les premiers obstacles et durcissements

Les résultats du premier référendum n’atteignent pas les scores attendus. Certes le Non l’emporte avec 57% mais loin des 70% qu’on espérait. Le deuxième référendum en 2022 marque la montée d’une inquiétude avec un score du Non qui baisse à 53% et un Oui qui monte à 47%, chacun de ces référendum étant marqués par une très forte participation, preuve que la population est très mobilisée y compris la jeunesse kanak qu’on prédisait indifférente.
La préparation du 3e référendum se prépare dans une certaine fébrilité avec l’Etat qui propose en juin 2021 un document explicitant les enjeux du référendum, demandé depuis longtemps par les indépendantistes, un document mesurant les enjeux du oui et non qui va marquer un fort durcissement de la position de l’Etat sous la houlette du ministre des outre-mer, Sébastien Lecornu, que l’on a aujourd’hui comme 1er ministre. N’est envisagée sous une forme très catastrophique les conséquences d’une indépendance sèche. Aucune allusion n’est faite au sujet d’un projet d’indépendance association pourtant soutenu par une partie du FLNKS, explicité dans le rapport Sacramanien en 2014 et posé pour la première fois par Edgard Pisani en 1985. L’enjeu du document en Oui et Non est surtout de faire peur et de décourager le vote indépendantiste.
C’est le même Sébastien Lecornu qui refuse le report du 3ème référendum au prétexte qu’en France les élections se tiennent à l’heure ».
L’appel à la Non participation lancé par le FLNKS produit ses effets avec un score de 96% pour le Non et taux de participation en chute libre.
En dépit de l’illégitimité politique des résultats de ce référendum d’autodétermination sans la participation du principal acteur intéressé, le peuple colonisé, le narratif du gouvernement en appui à celui des non indépendantistes se met en marche. « Par trois fois, les Calédoniens ont dit Non à l’indépendance ».
A partir de ce 3ème référendum, la position de l’Etat s’affirme dans l’alliance avec la droite calédonienne et le refus d’envisager un projet d’indépendance ou même d’indépendance association. La seule voie choisie et assumée est le soutien pour une Calédonie dans la France.

 

 

II- L’alliance avec le camp non indépendantiste